Cher(e)s collègues, cher(e)s ami(e)s
Souffrez que je vous inflige (ci-dessous) ces quelques réflexions sur l’enseignement du français. Vous penserez : qu’est-ce qu’un universitaire peut connaître de la réalité de l’enseignement primaire et secondaire ? La question est pertinente, mais il peut y avoir des dérogations.
Je rappellerai — pour les moins de cinquante ans — que dans l’après 68, et durant dix ans, j’ai animé l’un des quatre groupes de recherche de l’INRP qui ont travaillé, avec des enseignants du primaire et du secondaire, à repenser l’enseignement du français en tirant parti des nouveaux savoirs en linguistique, sémiologie, sémiotique littéraire, pragmatique, qui se développaient dans de joyeuses controverses. Car officiaient alors quelques grands phares, tels les Martinet, Pottier, Culioli, Barthes, Genette, Greimas, Foucault, Deleuze, et bien d’autres. Il y avait un groupe Grammaire dont s’occupait Jean-Claude Chevalier, un groupe Linguistique fonctionnelle sous l’égide de Jeanne Martinet, un groupe Linguistique et logique animé par Oswald Ducrot, et un groupe Sémantique par moi-même. Ce furent dix années d’enrichissement réciproque, source de la création d’IREF sur le modèle IREM, et de grande activité de l’AFEF. De là sortit également ma Grammaire du sens et de l’expression.
Puis, je me suis orienté vers l’analyse des discours (médiatiques, politiques, administratifs, juridiques, humoristiques) et leur fonctionnement comme stratégie de manipulation dans les débats sociaux. Mais, récemment, au regard des polémiques qui ont surgi autour de la langue française, j’ai eu envie de revenir sur les questions concernant la langue et sa grammaire, d’où le dernier Qu’est-ce que le français ? Mythes et réalités.
C’est dans cette ligne, en lisant les divers messages qui s’échangent sur l’enseignement du français, que je me permets de livrer, tout à trac, ces quelques réflexions pour alimenter le débat.
Patrick Charaudeau
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Réflexions pour l’enseignement du français
Constat
Ce que l’on peut observer dans les échanges écrits des réseaux sociaux, les écrits qui circulent dans le monde des entreprises, les témoignages des enseignants et des cabinets de psychologues, est un déficit de l’écrit et de l’argumentation dans les échanges. Ce n’est pas tant l’existence du langage codé dans lequel communiquent les adolescents, fait de troncations, d’inversions, d’amalgames, d’acronymes, qui est en cause, car après tout ça s’est fait dans toutes les générations, et c’est la source même de l’argot. C’est plutôt — mise à part l’orthographe de plus en plus déficiente — la structure syntaxique qui est en cause, faite de juxtaposition des mots, occultant ou empêchant toute forme de raisonnement qui se trouve à la base de l’organisation narrative et argumentative du discours.
On sait aussi, que cette génération des écrans ne pratique que très peu la lecture suivie sur papier. C’est pourtant ce genre de lecture qui permet de revenir en arrière pour mieux comprendre, de lire avec le rythme de la ponctuation, d’être attentif à la morphologie (et donc à l’orthographe). Et cela va de pair avec l’écriture manuelle qui est d’abord reproduction du déjà vu dans la lecture et oblige à être attentif à la forme (d’où la vertu de la dictée). On aura observé également que la communication qui se développe dans les réseaux sociaux s’établit entre des anonymes, c’est-à-dire une communication sans prise en compte de l’identité de l’autre, ce qui permet de se « lâcher », de ne pas prendre en compte l’avis de l’autre, et de se contenter d’affirmer, serait-ce en blaguant. Je ne veux pas dire que cette jeunesse soit incompétente en soi, elle a d’autres ressources, mais il est vrai qu’elle risque de payer cette faiblesse à raconter, expliquer et argumenter, et que les inégalités se creuseront entre les enfants de familles ayant eu la possibilité de se cultiver et les autres.
A exercer et développer
Il me semble que devraient être développés quatre types d’activité discursive. Cela peut sembler banal, mais je voudrais le rappeler en en montrant les incidences sur le plan cognitif.
– le « descriptif » qui développe la capacité d’observation des objets du monde et du comportement des individus. Pour la première, c’est la découverte du processus de qualification à travers la richesse des adjectifs dont on peut montrer par une analyse sémantique les nuances. Pour la seconde, c’est le travail sémantique sur les verbes et les adverbes lesquels permettent de décrire les comportements sociaux et attitudes psychologiques des individus.
– le « narratif » qui permet de prendre conscience de l’enchaînement des événements dans l’espace et dans le temps, d’entrer dans une logique de la causalité avec tous ses contours et détours, et cela en travaillant l’enchaînement des propositions, leur enchâssement à l’aide de connecteurs. Au bout de ce travail c’est la prise de conscience de ce que les êtres humains sont embarqués dans des actions dont ils sont plus ou moins responsables et qui constituent leurs destinées.
– l’« argumentatif » qui oblige à comprendre que tout discussion repose sur la même trilogie : déterminer un cadre de questionnement (problématiser), prendre position (s’engager), apporter des arguments (prouver). Cela permet de découvrir des modes de raisonnement divers et d’éviter les opinions-diktats, sourdes à tout autre opinion. C’est là le meilleur moyen de lutter contre les manipulations psychologiques et sociales, et de se positionner comme être de raison.
– le « poétique », en son sens restreint de forme poétique, pour apprendre à se promener sur l’axe paradigmatique des rapprochements, substitutions, comparaisons et métaphorisations, bref de l’univers des transpositions faisant découvrir l’envers du monde normé.
C’est cela que j’ai voulu montrer dans ma grammaire qui n’est pas une grammaire pédagogique pour l’élève, mais seulement un lieu de réflexion de ces opérations.
Démarche pédagogique
Excusez que je m’immisce dans ce domaine qui n’est pas le mien, seulement pour livrer ce que j’ai tiré de mon travail avec les enseignants du primaire et du secondaire.
D’abord, que je n’ai jamais cru à la linguistique appliquée dans l’activité enseignante. On n’applique pas la linguistique comme dans un tobogan du haut vers le bas. C’est le mouvement inverse : on interroge la linguistique, pour autant que de besoin, à partir des problèmes qui se posent lors du processus d’apprentissage.
Ensuite, qu’il faut se centrer davantage sur des activités de « faire faire » que d’« explication ». C’est ce que j’ai découvert en travaillant avec les collègues du primaire et secondaire. Je dois à ce propos faire amende honorable. Je pensais que, comme dans le supérieur, il fallait donner des instruments d’explication. Chaque fois que je proposais une méthode d’analyse, les collègues me disaient : mais ça, il faut le transformer en exercice. Et j’ai vu comment ils transformaient les explications sur la structure narrative du roman et les points de vue du récit, sur l’analyse sémantique des poèmes, en autant de questionnements et d’exercices pratiques pour les élèves.
Enfin, la question des corpus de travail. Bien sûr, le florilège nécessaire des textes littéraires, au choix de l’enseignant. Mais c’est aussi l’occasion de travailler sur les écrits qui constituent l’environnement de cette génération, pour en montrer les défauts (faiblesse de l’argumentation dans les réseaux sociaux), les qualités quand il y en a (bons jeux de mots, belles métaphores, dans quelques textes de rappeurs), et les stratégies de manipulation dont ils sont la cible, comme dans la publicité qui vise en majorité le monde adolescent, une population du désir de s’approprier ce qui est nouveau.
A débattre pour le meilleur
Paris le 29 juillet 2026
Patrick Charaudeau
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Réponse de Martine BOUDET coordinatrice du Collectif IREF
Cher collègue,
L’extrait qui est recopié ci-dessous de votre réflexion inspirante apporte des éléments de méthode qui peuvent nous intéresser.
En effet, les discours se structurent autour des grandes polarités que sont le narrativo-descriptif, l’argumentatif et le poétique. Celles-ci correspondent, au moins pour les deux premières, à des phases de construction psycho-cognitive:
– le narrativo-descriptif est enseigné dès le primaire, en particulier dans l’objectif de l’appréhension sensorielle de réalités concrètes: actions menées dans un espace déterminé, portrait physique…
-l’argumentatif, auquel l’on peut ajouter l’explicatif, est enseigné à partir du collège, dans l’objectif de l’appréhension intellectuelle de réalités abstraites, de type logico-conceptuel
–le poétique peut être enseigné à tous les niveaux, dans l’objectif d’appréhender, via la fonction imaginative, le monde des archétypes, symboles et emblèmes, ainsi que les parcours mythiques qui peuvent les mettre en scène.
L’analyse du discours, dont vous êtes l’un des grands spécialistes, a beaucoup apporté pour l’élaboration d’une méthodologie structurante à cet égard. Rappelons les titres de ces ouvrages de référence qui devraient rester ou être des outils de formation des professeurs:
Dictionnaire d’analyse du discours, co-dirigé avec Dominique Maingueneau (Seuil, 2002), https://www.seuil.com/ouvrage/dictionnaire-d-analyse-du-discours-patrick-charaudeau/9782020378451
Grammaire du sens et de l’expression (Lambert-Lucas, 2019)
https://www.lambert-lucas.com/livre/grammaire-du-sens-et-de-lexpression/
Malgré les travaux des linguistes et didacticiens, que vous citez ainsi que leurs spécialités respectives, cet acquis didactologique d’envergure n’est quasiment plus un objet d’enseignement dans le cadre du FLM/Français langue maternelle. La grammaire du sens n’est pas enseignée, à ma connaissance.
L’objet de mes propres publications est de promouvoir certaines composantes (analyse du discours, pragmatique, sémiotique, archétypologie…) celles-ci permettant d’appréhender les discours en contexte de communication, cela dans un cadre désormais élargi à la mondialisation (cadre objectif) et à la médiatisation (cadre subjectif) des échanges.
Comme vous l’écrivez, il est tout à fait possible d’opérer auprès des publics une transposition simplifiée mais structurante. L’un des objectifs d’une journée d’étude pourrait être, par exemple, l’harmonisation de contenus de grammaire (analyse) du discours et de phrase? En leur temps, Bernard Combette et Eveline Charmeux avaient beaucoup publié sur cette articulation nécessaire.
Face au risque d’hégémonie de l’IA, résultante remarquable des travaux des sciences et techniques, élèves et étudiants ont besoin d’un rééquilibrage cognitif. Celui-ci passe à mon avis par la ré-élaboration d’un logos « naturel », émanant de nos humanités, sciences du langage et didactiques. Leur compétence en français pourrait en être améliorée.
Martine Boudet
Essai de méthodologie de lecture-écriture, Presses universitaires des Antilles, juillet 2025 (deux tomes, théorique et pratique)
https://presses.univ-antilles.fr/collections/apprentissage-education-et-socialisation/essai-de-methodologie-de-lecture-ecriture
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Il me semble que devraient être développés quatre types d’activité discursive. Cela peut sembler banal, mais je voudrais le rappeler en en montrant les incidences sur le plan cognitif.
– le « descriptif » qui développe la capacité d’observation des objets du monde et du comportement des individus. Pour la première, c’est la découverte du processus de qualification à travers la richesse des adjectifs dont on peut montrer par une analyse sémantique les nuances. Pour la seconde, c’est le travail sémantique sur les verbes et les adverbes lesquels permettent de décrire les comportements sociaux et attitudes psychologiques des individus.
– le « narratif » qui permet de prendre conscience de l’enchaînement des événements dans l’espace et dans le temps, d’entrer dans une logique de la causalité avec tous ses contours et détours, et cela en travaillant l’enchaînement des propositions, leur enchâssement à l’aide de connecteurs. Au bout de ce travail c’est la prise de conscience de ce que les êtres humains sont embarqués dans des actions dont ils sont plus ou moins responsables et qui constituent leurs destinées.
– l’« argumentatif » qui oblige à comprendre que toute discussion repose sur la même trilogie : déterminer un cadre de questionnement (problématiser), prendre position (s’engager), apporter des arguments (prouver). Cela permet de découvrir des modes de raisonnement divers et d’éviter les opinions-diktats, sourdes à toute autre opinion. C’est là le meilleur moyen de lutter contre les manipulations psychologiques et sociales, et de se positionner comme être de raison.
– le « poétique », en son sens restreint de forme poétique, pour apprendre à se promener sur l’axe paradigmatique des rapprochements, substitutions, comparaisons et métaphorisations, bref de l’univers des transpositions faisant découvrir l’envers du monde normé.