Le constat est celui de la dégradation de nos enseignements disciplinaires, tant dans l’Education nationale qu’à l’Université. Un certain nombre de dispositifs institutionnels, déployés depuis le début des années 2000, ont largement remis en question voire démantelé des éléments de programme et des démarches didactiques et pédagogiques, mis en œuvre depuis des décennies et adossés à des travaux scientifiques reconnus[1].Cela dans un contexte général marqué par la remise en cause de nos libertés pédagogiques et académiques. Le déficit d’acquisition des fondamentaux par les élèves et les étudiants, voire un certain décrochage, résulte en bonne part de ce passif.
Ainsi, sont à déplorer
-l’apprentissage de la lecture au moyen de méthodes qui fait fi de l’idée que l’on apprend à lire grâce à la compréhension de l’écrit, et en contexte
-la réduction des contenus en analyse et grammaire du discours actée dans la réforme Darcos de 2008, la seule grammaire de référence étant désormais la grammaire de phrase[2]
– le retour à une lecture littéraire linéaire, faisant fi des acquis et possibilités des lectures méthodique et analytique
– la non application de l’initiation aux littératures francophone (en classe de Seconde) et européenne (en classe de Première), actée dans la réforme des lycées en 2000[3]
-la perte de la filière littéraire dans le cadre de la réforme Blanquer sur le lycée (2018), au lieu de son renforcement (initiation à la pragmatique, à la sémiotique, à la sociolinguistique, à la littérature francophone et du monde en français…)
– dans le cadre de la réforme « Choc des savoirs » (2024), la réduction en collège des contenus à des fondamentaux contrôlables via des manuels homologués et des dispositifs d’évaluation.
Côté acquis, sont à saluer
-la création de l’option FLE[4] au CAPES de Lettres modernes en 2013
-la prise en compte des travaux sur les pratiques langagières, les littératies et la lecture subjective.
La situation à l’Université, spécialement dans le champ des LLA-SHS[5], est aussi problématique, si pas sinistrée :
-réduction ou fermeture de nombreuses activités de recherche ou d’enseignement par réduction des budgets et des postes
-accès de plus en plus sélectif, opaque et en concurrence avec le supérieur privé (dispositif d’orientation Parcoursup)
-tendance à replier l’enseignement supérieur sur des finalités professionnelles immédiates et centrées sur l’emploi à court terme
-marginalisation maintenue des littératures francophones et centration sur la littérature française hexagonale, à la différence de l’orientation des prix littéraires depuis un certain nombre d’années
-changements incessants et dans l’urgence des dispositifs de formation des enseignant.es
– désuniversitarisation de la formation initiale des enseignants en INSPE, qui réduit leur bagage scientifique pour en faire de bons petits soldats de l’idéologie linguistique, culturelle et identitaire nationaliste.
Une riposte unitaire et d’envergure s’impose. Nous souscrivons à la mobilisation de nos disciplines sur ces deux objectifs, organisationnel et institutionnel :
-la constitution d’un réseau national et international de correspondant·es, dans l’objectif de rencontres régulières entre spécialistes de sciences du langage (linguistique de la communication, sociolinguistique, sémiotique…), de littératures française, comparée, régionales, francophone et du monde en français, de didactique et membres d’associations de français (FLP, FLE-FLS…), de Lettres classiques et modernes. Sur le modèle du congrès de la FIPF (Besançon, 2025) et des États généraux de l’Antiquité par exemple[6].
– sur le modèle des IREM[7] qui ont été constitués en 1969, par référence également à la revendication du même ordre en philosophie[8], la création d’IREF (Instituts de recherche sur l’enseignement du et en français), c’est-à-dire de structures pérennes et intercatégorielles (incluant enseignant·e·s, formateur·rice·s, universitaires, inspecteur·rice·s, militant·e·s dans des associations…). L’objectif étant la mutualisation des savoirs et des cultures disciplinaires dans une perspective de recherche-formation ainsi que de formation tout au long de la vie, de formation des adultes en langue française. Mais aussi une construction curriculaire contextualisée, à partir de cette discipline fondamentale (transversale) qu’est le français, par l’ouverture aux autres didactiques, aux autres langues des élèves et enseignées, aux humanités et aux sciences sociales et par des démarches didactiques et pédagogiques appropriées. La raison de cette prospective est que le français n’est pas seulement une discipline : à partir de son statut social et scolaire de langue commune, il a aussi vocation à un pouvoir instituant en tant que matériau dans lequel les savoirs, les rapports aux langues, les imaginaires linguistiques et culturels etc. sont construits à/par l’Ecole et l’Université.
Des IREF valoriseraient des bilans (auto)critiques et non sectaires, ainsi que les réflexions et avancées de la recherche en didactique et en sciences sociales, ainsi que dans les humanités et le monde associatif, dans le respect de l’autonomie scientifique des différents acteurs par la hiérarchie et pour une réelle progressivité des apprentissages, à partir du primaire et jusqu’à un enseignement spécialisé d’excellence pour tou-tes. Un outil de cet ordre contrebalancerait l’action de ceux (dont le Conseil scientifique de l’Education nationale) que le ministère a mis en place depuis le mandat de J M Blanquer, souvent dans une perspective rétrograde, techniciste, élitiste ou nationaliste.
Autre intérêt, contribuer à rééquilibrer les relations entre les champs disciplinaires : au nom des principes de rentabilité et de compétitivité, l’économie néolibérale de la connaissance (ou « capitalisme cognitif ») marginalise depuis deux décennies le champ des LLA-SHS. A contrario, pour une adaptation à la mondialisation et à la médiatisation des échanges, un pôle « français » inclusif, en dialogue avec la didactique des langues étrangères et secondes ainsi qu’avec son champ disciplinaire, contribuerait à construire des fondamentaux curriculaires et des dispositifs d’enseignement pertinents, sur la base d’une didactisation pensée à partir de la recherche et nourrissant celle-ci en retour.
Signataires
Brahim AZAOUI, maître de conférences HDR en Sciences du langage, Université de Montpellier
Christophe BENZITOUN, maître de conférences en sciences du langage, Université de Lorraine et CNRS ATILF- Membre du bureau des Linguistes atterré-es
Philippe BLANCHET sociolinguiste et essayiste (Université Rennes 2)
Martine BOUDET didacticienne du français (Université de Paris Cité-Académie de Toulouse) – Coordinatrice de l’appel
Laurence BUSON membre des linguistes atterré-es, chercheure Université Grenoble Alpes – Laboratoire Lidilem
Eveline CHARMEUX didacticienne du français et pédagogue (anciennement INRP et IUFM de Toulouse)
Stéphanie CLERC-CONAN socio-didacticienne du français (Université Rennes 2)
Richard ETIENNE didacticien des langues et cultures anciennes et professeur honoraire en sciences de l’éducation et de la formation (Université Paul-Valéry Montpellier 3)
Laëtitia GIORGIS docteure en Sciences du langage – LIDILEM (UGA), enseignante coordonnatrice MLDS-FLE – Valence, formatrice CASNAV de Grenoble
Gudrun LEDEGEN Professeure en Sciences du Langage/Sociolinguistique Université Rennes 2 Laboratoire LLL (Laboratoire Ligérien de Linguistique)-UMR 7270 & PREFICS (Pôle de Recherche Francophonies, Information, Communication, Sociolinguistique)
Sophie MUSCIANESE membre de l’association des Linguistes atterré•es, professeure agrégée de lettre modernes enseignant en lycée et doctorante au CERCLL de l’Université Picardie-Jules Verne d’Amiens
Christine PEREGO enseignante et formatrice FLE-CUE-UGA, docteure en didactique des langues et des cultures, chercheuse associée au Laboratoire LIDILEM Université Grenoble-Alpes
Azadeh PIROOZ doctorante en linguistique et didactique du français à l’Université Grenoble-Alpes (laboratoire LIDILEM), enseignante de FLE
Anthippi POTOLIA, maître de conférences en Sciences du langage/Didactique des langues, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis
Julie PREVOST-ZUDDAS docteure en didactique, membre associé Laboratoire ATILF-CNRS, Université de Lorraine (UMR7118)-Nancy
Maryse REBIERE enseignante-chercheure en sciences du langage et sciences de l’éducation (Université de Bordeaux)
Yves REUTER didacticien du français et essayiste (Université de Lille)
Claudia TORRES CASTILLO chercheuse associée CELTIC-BLM (Centre d’études sur les Langues, Territoires et Identités culturelles, Bretagne et Langues minoritaires)
Sylvie WHARTON sociolinguiste et didacticienne du français (professeure des Universités, Université d’Aix-Marseille)
Avec le soutien de
Fanny BERNARD professeure de philosophie en lycée
Claude CALAME helléniste anthropologue, directeur d’études à l’EHESS, Paris
Nassera DAHBI experte référente Erasmus, responsable CAPES/CAFEP Espagnol interne et externe (Institut Supérieur de Formation de l’Enseignement Catholique/ISFEC-Ile de France), membre du jury concours CAPES/CAFEP espagnol externe
Gilbert DALGALIAN psycholinguiste et didacticien des langues, ancien expert de l’Unesco en technologies éducatives
Martine DERIVRY, PR en didactique des langues et des cultures, Université de Bordeaux, Inspé
Jean-Paul DURAND, inspecteur honoraire en français (enseignement professionnel)
Samy JOHSUA didacticien des sciences, professeur émérite université Aix-Marseille
Nadine LANNEAU professeure documentaliste diplômée de Lettres modernes (académie de Toulouse)- Membre de l’AFL (association Française pour la Lecture), du collectif Education bien commun et du groupe éducation du Conseil national de la Nouvelle résistance/CNNR
Jean-Marie PRIVAT directeur de recherche sur l’ethnocritique (université de Metz, revue « Pratiques »)
Alain REFALO professeur des écoles (académie de Toulouse)
Christiane VOLLAIRE philosophe (Laboratoire CRTD du CNAM et Institut Convergences Migrations au Collège de France-Paris)
Nandita WAGLÉ professeur associée au département des langues étrangères (Savitribai Phule, Pune University), secrétaire générale de l’Association indienne des enseignants de français, directrice de programmes d’étude (France)
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Annexe (CICUR)
« L’enseignement du français a connu des phases d’ouverture caractérisées par le choix d’étudier la diversité des discours et des pratiques langagières, d’ouvrir à la littérature de jeunesse au primaire, aux littératures francophones et étrangères, d’associer le développement de la personne à ses capacités à écrire, lire et parler. La finalité du travail réflexif, de communication et de création devrait développer une appartenance critique à une culture nationale mais ouverte sur le monde, les sociétés, leurs codes sociaux et esthétiques.
Mais il a connu aussi des fermetures : le maintien ou le retour à des conceptions très normatives et socialement marquées de la langue, l’idée que la maîtrise des règles et des codes doit précéder celui de l’exercice des compétences langagières (…); une conception du patrimoine ramenée aux frontières de la métropole et reposant sur quelques grandes œuvres du passé ; l’imposition d’exercices normés, éloignés des formes vivantes de l’oral et de l’écrit.
Quelles questions de fond ?
- Pour répondre aux enjeux éducatifs, intellectuels et sociaux de notre époque, l’enseignement du français ne doit-il pas s’ouvrir davantage à la diversité des pratiques langagières et culturelles ? Faudrait-il concevoir des pratiques d’écrits et d’oraux plus divers, articulés à des pratiques vivantes de la vie scolaire, sociale, professionnelle et culturelle ?
- Quel rôle spécifique, quelles collaborations envisager aujourd’hui pour l’enseignant de français dans le développement des compétences orales et écrites dans toutes les disciplines ?
- Comment faire de l’hétérogénéité langagière et culturelle des élèves une richesse pour l’enseignement de la langue, de la littérature et le vivre ensemble ? »[9]
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[1] Revues Pratiques (Université de Metz), Le français aujourd’hui (association française des enseignants de français/ AFEF), Le français dans le monde (revue du FLE/français langue étrangère), Lettre de l’AIRDF (Association internationale pour la recherche en didactique du français)…
[2] Sur la base notamment des travaux réducteurs du linguiste Bentolila.
[3] Réforme impulsée par Alain Boissinot, Alain Viala, Marc Baconnet… cf. Direction de l’enseignement scolaire, Perspectives actuelles de l’enseignement du français , Paris, Actes de Colloque, 2001 https://www.amazon.fr/Perspectives-actuelles-lenseignement-fran%C3%A7ais-s%C3%A9minaire/dp/2866372727
[4] FLE : Français langue étrangère
[5] LLA-SHS : Lettres-Langues-Arts- Sciences humaines et sociales
[6] https://www.mom.fr/content/etats-generaux-de-lantiquite-2023-tous-les-chemins-menent-lantiquite
[7] IREM : https://www.univ-irem.fr/
[8] ACIREPh/ Association pour la création d’Instituts de recherche sur l’enseignement de la philosophie (IREPh) https://acireph.org/
Texte d’orientation pour la création d’Instituts de recherche sur l’enseignement de la philosophie (IREPh) Texte adopté lors de la création de l’ACIREPh, en 1998.
https://acireph.org/l-acireph-2/l-acireph/article/texte-d-orientation-pour-la-creation-d-instituts-de-recherche-sur-l
[9] CICUR/Collectif d’interpellation du curriculum (Denis Paget), 4 octobre 2020, « Jalons : Français et curriculum ». https://doi.org/10.58079/nfp8
https://curriculum.hypotheses.org/206